51. DRAMO - Le Vainqueur de l'Atrophié

illustration colorisée et optimisée par Clément Lieven, alias Messire_Lie

Tempête de flammes noires, orage de barbillons ensanglantés, tel était le spectacle qui se déclarait dans les marécages ! Une horrible abomination lévitait, à quelques mètres de l’eau croupie, laissant flotter ses tentacules à la surface, dardant trois têtes hirsutes dans chaque recoin, chaque combe qui pourrait dissimuler sa proie du moment.
L’Atrophié voulait à tout prix débusquer le fou qui l’avait défié. Encore une fois, un être mortel l’avait tiré de sa prison de glaise, pour tenter de l’abattre… et à nouveau, dans l’esprit décharné de l’infâme créature, une idée avait germé. Toujours la même.

Pourquoi cherche-t-on à m’affronter ? Je ne peux être vaincu ! Je suis la Souffrance, le mal qui se loge dans le cœur de tous les hommes et qui vient réclamer son dû : des âmes fraîches !

Le monstre vomissait ces pensées en un flot de paroles incompréhensibles pour les oreilles d’un mortel. Non-loin de là, un guerrier se cachait, pansant ses blessures en silence. Ses ouïes encaissaient une énième fois les vociférations démoniaques de la bête. Voilà maintenant des heures qu’il la combattait sans relâche. Au coucher du soleil, il avait quitté le village où il vivait animé d’une terrible folie : il avait invoqué l’Atrophié, et s’était juré de le terrasser à lui seul.

Son bras musculeux serré dans un garrot improvisé avec un morceau de sa cape, Rogah serra les dents et réprima un râle de douleur quand il retira le dard qui était logé dans son flanc droit. Tout solide qu’il était, l’homme-grenouille avait de nombreuses failles dans son armure de fortune.
Le plastron avait été dangereusement entamé par l’explosion qui s’était produite, lors de l’invocation de l’Atrophié. La pluie de barbillons qui avait suivie fut bien plus amère en comparaison. Ils avaient percé ses braies de cuir et déchiré son pagne de fourrure.
Le Guerrier tâtonna prestement son visage en forme d’œuf. Sa large bouche n’était pas entaillée, malgré le goût du sang qu’il gardait au fond de la gorge. Il avait senti comme une piqûre sur la paupière de l’œil droit, mais tout semblait bien aller. Pour l’instant.

Hargneux, négligeant ses fêlures, le Guerrier se releva, débouchant une flasque qu’il avait conservé dans une poche de sa cape élimée.
D’un trait, Rogah avala tout le liquide rouge vif qui y était dissimulé. Brusquement, un intense frémissement de force et d’endurance se répartit dans tout son corps d’anthrophibie. Une chaleur piquante lui donna l’impression que son buste avait doublé de volume, si bien que le guerrier exhala un souffle rauque. Empoignant son glaive des deux mains, Rogah s’élança au dehors de son trou, faisant fi du péril qui se profilait à l’horizon.

L’Atrophié fit volte-face, il rugit, projeta un cri phénoménal, un hurlement à faire taire une bourrasque et mourir les bêtes sauvages.
Les trois crânes démoniaques de la bête examinèrent la petite silhouette qui fonçait à toute vitesse. Affichant des rictus écœurants, l’Atrophié mobilisa chaque tentacule de son corps pour projeter des dards empoisonnés et des projectiles gorgés des pires miasmes de la création.

Rogah roula dans la boue pour profiter du couvert d’un rocher. Il esquiva un premier projectile, qui explosa dans un fabuleux concert de volutes ténébreuses.
Les effets de la potion permirent au Guerrier d’éviter les assauts du monstre presque sans effort. Quand un tentacule tâchait de le faucher, il bondissait, quand une volée de dards venait l’assaillir, il bondissait plus haut encore !
Déterminé à en finir, Rogah se catapulta en avant, la lame nue. Elle frappa l’un des crânes de la bête. Dans un crissement de rage, l’Atrophié recula, il répliqua en projetant d’autres maléfices.

Les sorts touchèrent le corps de Rogah, mais il ne céda pas. Sa volonté lui permit de nier la douleur qui se logeait profondément en lui. N’écoutant que son cœur de guerrier sauvage, Rogah bondit une seconde fois et fendit le crâne qu’il avait visé d’un bon coup de taille. L’impact qui résonna dans ses bras tonna comme un cri de victoire dans la tête du Guerrier. Il avait touché la bête en un point sensible.

Cependant, cette dernière n’avait nullement l’intention de lui laisser la victoire, d’un coup sournois de tentacule, elle le frappa au ventre et le plaqua sur le sol avec un autre.

Elle cherchait à le noyer, enfonçant les extrémités griffues de ses monstrueux appendices dans son dos, pour le forcer à garder la tête dans le limon.
Rogah inspira les bulles d’air et d’eau, si rares, mais salvatrices, dans la fange du marais. Il s’était longtemps exercé à cette technique, persuadé qu’il l’emporterait toujours sur ses adversaires s’il parvenait à magnifier ses capacités naturelles. Le Guerrier se retint de rire intérieurement, il était en terrain connu. De l’eau, de la boue, des tourbières, il ne lui en fallait pas plus.

Bloquant ses poumons, le Guerrier roula sur le côté, brisant la griffe dans un cri de rage, il se mit à quatre pattes et se propulsa en avant. L’Atrophié n’avait ressenti aucune douleur, Rogah en revanche détenait un long fragment d’os profondément planté dans la chair grumeleuse de son dos.
Il était trop tard pour jouer en subtilité. La créature le poursuivait, tentacules au vent, alors le Guerrier se posta bien planté dans ses jambes, sans prévenir.
Comme il l’avait prédit, la bête le survola et fit un large demi-tour, grognant et hurlant tout son soûl.

C’était le moment parfait pour Rogah d’utiliser sa botte secrète. Une seconde, Rogah inspira une pleine bouffée de l’air vicié du marais, deux secondes, il contracta son diaphragme, trois secondes, ses joues étaient gonflées comme deux baudruches prêtes à éclater.
En un éclair, il exhala une percutante onde sonore qui envoya valser l’Atrophié contre un saule noueux.

«FUS… RO CROÂ !»

Épuisé par son cri de pouvoir, Rogah cracha dans l’eau, remit la main sur son glaive et reprit sa charge furieuse. Les trois crânes de la bête étaient encore sonnés par l’assaut vocal de la Grenouille, il devait donc mettre un point d’orgue à ce duel.
Un bond. Les faces rageuses de l’Atrophié stupéfaites. Un coup. Le glaive frappe fort, mais juste.
Désarçonné, subissant d’une traite toutes les douleurs des frappes encaissées, le Guerrier se cramponna à la garde de son arme, fermement enfoncée dans le crâne central de la bête. Un liquide acide s’en extirpait à flots, il frappa le côté gauche de la figure de Rogah. Il garda les yeux ouverts et ouvrit la bouche, il hurla à nouveau, libérant un cri de rage pour se donner courage.

Non… je ne peux être vaincu, Guerrier ! Si je meurs, alors tu périras avec moi !

Les borborygmes dérangés de la créature suffirent à ramener Rogah à la raison. Ou plutôt à l’instinct de survie. Il vit dans la lueur soudain intense dans les orbites de la bête qu’elle ne mentait pas. Le cartilage sombre se craquelait rapidement, libérant une épaisse vapeur noire. Le corps encore lévitant du monstre sifflait et crachait une substance peu rassurante.
Le Guerrier délaissa son glaive et échappa de justesse à la déflagration empoisonnée qui se produisit. L’Atrophié venait d’exploser dans une épaisse volute noire et mauve, corrosive, qui brûla quelques saules au passage.

Rogah s’était propulsé le plus loin possible de son adversaire, désormais vaincu, sans regarder, déterminé à survivre. Sa tête ronde épousa brièvement le souffle humide de la pluie battante, avant de heurter violemment la surface froide, rocheuse qui l’attendait plus bas.
Il perdit connaissance.

Deux bonnes baffes le réveillèrent. Ses blessures se ranimèrent en même temps. Rogah râla avec force. Il sentait des mains familières le soulever, pour l’asseoir dans la boue du marais…
Il ouvrit péniblement les paupières. Le visage de rapace de Bohor l’observait avec une anxiété notoire… ses cheveux de plume tombaient devant son visage, son bec s’entrouvrait doucement, il lui parlait. Rogah ne comprit pas tout de suite, des acouphènes l’empêchait d’entendre quoi que ce soit.
La main gantée de cuir de son ami lui désigna un immense cratère, d’au moins douze pieds de long. C’était là que l’Atrophié avait péri.

«Tu y es arrivé, Rogah ! Tu l’as battu !» déclama fièrement Bohor, la voix un peu tremblante.

«Je… quoi ?»

Le Guerrier n’en revenait pas. Il avait la voix enrouée, comme après avoir englouti une bonne barrique de la meilleure bière de Hugo, le meilleur tavernier des Danilels.

«Tu l’as vaincu ! Tu l’as fait, mon ami, tu as vaincu l’Atrophié à toi tout seul !»

Non sans pousser d’autres cris de douleur, Rogah tenta de se poster sur ses jambes. Bohor passa son bras par-dessus ses solides épaules et l’accompagna… il l’emmena voir le cratère de plus près. Le Guerrier ne put s’empêcher de faire un trait d’humour…

«Ouais mon pote, j’ai encore fait tout le boulot en solo ! Hahaha !»

Direction artistique : Messire_Lie  Texte : Frogahkiin

DRAMO

DRAMO 3/6 -Le Guerrier – Le Vainqueur de l’Atrophié

Image
50. DRAMO - Pêcheur mais pas Pigeon !

illustration colorisée et optimisée par Clément Lieven, aka Messire_Lie

«Je ne vois vraiment pas pourquoi tu t’obstines à pratiquer…»

Un cri de rage batracien interrompit Bohor, jeune homme-aigle occupé à polir son épée, avec une petite pierre d’aiguisage, au bord du lac. Il leva ses yeux noirs au ciel quand Rogah sautilla sur place comme un dément, faisant tournoyer une canne à pêche au fil bredouille au-dessus de son crâne. Elle fulminait, la Grenouille, se disait-il.

«Je ne vois vraiment pas pourquoi tu t’obstines à pratiquer ce sport… étant donné que tu le détestes.» ironisa Bohor d’une voix forte, pour couvrir les râles de son ami.

Dans un craquement sec, avec un grognement sourd, Rogah brisa le manche de sa canne et en récupéra le fil. Il partit d’un pas décidé vers la futaie la plus proche.
Bohor posa son arme par terre. Il voulait observer son meilleur ami à sa tâche ridicule, un sourire léger au bec. Rogah, seulement vêtu d’un pagne de fourrure, fit jouer ses muscles gras contre un arbrisseau et l’arracha avec un «Humf !». D’un œil bassement expert, il examina la largeur de la branche -beaucoup trop grosse pour une canne à pêche convenable… – et la compara avec le fil.
Satisfait, il revint, armé de son nouvel outil, prêt à affronter les poissons du lac Cyro.
Enfin calmé, le jeune homme-grenouille se passa une main dans les rares cheveux qui ornaient son chef, posa son énorme séant sur son rocher favori et lança la ligne à l’eau. Lassé par cette mauvaise foi légendaire, Bohor s’empara d’un petit livre qu’il gardait toujours dans la poche de sa chemise de voyage. Le jeune notable du village de Pierreleste était déterminé à tout prendre en notes. Y compris le comportement binaire de son ami le plus proche.

«Il irait bien plus vite s’il allait se mettre à l’eau. Pour capturer le poisson à mains nues.» dit une voix nasillarde.

Bohor se détourna un bref instant de son carnet de notes. Cette brimade pleine d’humour appartenait à Aclop, un protecteur du village, à l’arc bien tendu et la langue bien pendue !

«Salut Aclop. Une bonne journée ?»

«Ouais… meilleure que celle de Rogah… non mais regarde-le !» ponctua l’homme-ornithorynque dans un rire étouffé.

Maintenant, Rogah était en train de pester sur sa prise. Il fit tournoyer une nouvelle fois sa «canne» à pêche. Le fil se brisa et envoya valser quelque chose en l’air. Les deux compères, habitués, inclinèrent leurs corps sur le côté pour laisser choir la chaussure pleine d’algues et de vase qui manqua de leur arriver en pleine figure.
Une fois n’est pas coutume, le bougre arracha le fil et cassa la branche épaisse sur son genou.

«Assez ! J’en ai marre ! Je HAIS ce sport idiot ! »

Un sourire malicieux s’étala sur le long bec plat d’Aclop. Il s’avança vers le bord de l’eau. Alors que Rogah poursuivait de bondir sur place, piétiner et arracher les touffes d’herbes folles avec colère, l’homme-ornithorynque ramassa le fil et l’accrocha aux plumes d’une de ses flèches.
D’un œil sûr, la main assurée bandait la corde de l’arc avec précision. Puis Aclop relâcha. Dans un sifflement, le trait entra dans l’eau claire. De belles ondes apparurent à la surface.

Après avoir touché sa cible, Aclop dévida la ficelle en regardant son ami. La flèche avait percé une belle truite en plein dans son ventre. Il tendit la prise à Rogah en éclatant de rire.

«Ah ça va ! Faire le marsouin avec ton arc, ça, tu sais bien le faire ! C’est bien la seule chose que tu sais faire d’ailleurs !» grogna l’homme-grenouille sur Aclop, écroulé au sol d’une franche rigolade.

Bohor se régalait de ce spectacle quotidien. Il ne pouvait s’empêcher d’admirer le talent invétéré de ses amis pour toujours reproduire le même cirque. L’un trop maladroit et l’autre touché par les dons multiples, se chamaillant comme des enfants de huit ans.
Une petite sonnerie retentit au fond de sa poche. Bohor s’empara de la montre à gousset qui s’y cachait. Dix-huit heures. Il contempla le soleil couchant avec inquiétude.
Pendant ce temps, Rogah essayait de faire manger de force le poisson à Aclop, en le plaquant dans les herbes hautes.

«Les amis, vous devriez faire moins de bruit… il est tard, vous allez attirer les…»

Un grognement acheva la recommandation de Bohor tout net. Ce qu’il redoutait le plus venait de se produire.
Une horde de zombies, squelettes et autres monstruosités de la nuit venait de ramper vers leur petit groupe, profitant du crépuscule naissant pour débuter la chasse.
Conservant son sang-froid, l’homme-aigle ramassa son épée longue et se tint en posture de combat. Il reculait doucement vers ses deux comparses, dix, douze, il comptait chaque créature qu’ils devraient affronter sous peu, quinze, vingt-six ! Vingt-six morts-vivants ! La chose n’était pas naturelle !

«… les zombies ! Ho ! On se réveille, les gars !» déclama le notable d’une voix sûre, mais commandante.

Ni une ni deux, Aclop tira une flèche de son carquois et arma son arc. Il ne savait pas sur quelle cible tirer. Les morts-vivants étaient très nombreux. Trop nombreux. Rogah ramassa la moitié du branchage dont il s’était servi, il était assez épais pour fracasser les crânes de ces horreurs… Sans réfléchir, il s’élança.
D’un coup d’épaule, Bohor l’en dissuada.

«Tu es complètement fou la Grenouille ?! On ne charge jamais les zombies de front !»

«Au diable la stratégie Bohor ! Soit on fonce dedans, soit on finit dévorés sur place !»

Bohor lança un regard courroucé à son compagnon d’infortune. Ses cris ne faisaient qu’exciter les morts-vivants davantage.

«On se calme. On respire. Cette prolifération de zombies m’inquiète. Ce n’est pas commun. Nous devons nous organiser. Tenir nos arrières.» assura Bohor.

«Moi je veux bien… mais va falloir me donner rapidement une cible, Bobo ! Ils se rapprochent !» siffla Aclop entre ses dents.

«Je vais t’en donner des cibles moi ! Tiens-toi prêt !»

D’une bourrade bien placée, Rogah écarta le bras inquisiteur de Bohor et se précipita vers la horde, son gourdin bien en main. D’une frappe, il catapulta la tête décharnée d’un zombie dans les airs, d’une autre, il fracassa le crâne d’un squelette archer et d’un coup de langue dégoulinante, il repoussa une étrangeté verte qui menaçait de lui exploser au nez.
Bohor cracha un juron mais ne se fit pas prier pour couvrir son ami présomptueux. Son style différait totalement. Il enchaînait des passes d’escrime bien coordonnées, pour frapper les morts-vivants tout en les faisant reculer. Aclop fût soulagé, le passage étant dégagé, il pouvait décocher des traits dans les créatures plus distantes, en particulier celles qui brandissaient un arc ou une arbalète de fortune.

Les trois prenaient des coups mais ils tenaient bon. Ce n’était que de simples éraflures.
Toujours aussi inquiet, Bohor resta un instant en arrière et laissa Rogah gérer la mêlée tout seul. Sur une petite butte de terre, il examina la horde. Les morts-vivants convergeaient uniquement vers leur petit groupe. Plus étrange encore, ils semblaient très faibles pour des créatures de la nuit, plus faibles qu’usuellement cependant. Comme si elles venaient de sortir de leurs combes pour la première fois…
Une chose, dans l’ombre du crépuscule, n’échappa pas à l’œil perçant de Bohor. Une silhouette progressait au milieu de la horde, entourée d’une petite cohorte de squelettes…
D’un saut, Bohor reprenait sa position. Il donnait ses instructions tout en combattant les ennemis qui approchaient.

«Quelqu’un contrôle cette horde ! Il marche dans notre direction !»

«Je peux le toucher d’ici ?» questionna Aclop en jouant avec la corde de son arc.

«Non ! Il est protégé par une douzaine de squelettes ! Rogah ! Dégage-moi la route jusqu’à notre adversaire !»

«Y’a qu’à demander !»

Les zombies furent bousculés par le gourdin manipulé avec brutalité par l’homme-grenouille. Il encaissa de nombreuses morsures et griffures sans broncher. Rogah criait, non pas de douleur, mais d’une ferveur incroyablement stimulante. Les crânes volaient, les morceaux de chair, de bras, de jambes voltigeaient.
Il approcha enfin ce que Bohor avait décrit. Une silhouette ténébreuse entourée d’une petite troupe de squelettes.

«Allez, les copines, c’est le moment pour vous de compter vos côtes !»

Rogah brandit sa massue. Mais une chose vint distraire son mouvement. Elle lévitait sur le sol, surgissant de nulle part. Tout ce qu’il vit, c’était un crâne grimaçant, nimbé d’un éclair bleuté.
Après, il était projeté violemment en arrière, abattu de plein fouet par un sortilège craché par le crâne souriant.
Usant de la ceinture du pagne de son compagnon, Aclop s’efforçait de relever Rogah, dont le torse était brûlé, tout fumant d’une vapeur noirâtre. Le responsable de cette passe ensorcelée se révéla.
Les squelettes de l’escorte s’écartèrent pour laisser passer leur maître. Il portait un pantalon de cuir élimé par endroits, rapiécé, avec une écharpe de tissu comportant des traces de sang et des petits crânes de rats accrochés sur le rebord. Son torse, tout comme son visage, était recouvert de plumes beiges et blanches. Le bec était crochu, plus recourbé que celui de Bohor, les yeux étaient d’un noir impénétrables, froncés en une attitude cruelle. Sadique.
C’était un homme-chouette effraie que les trois amis connaissaient bien. Trop bien.

«Isio !» expira Bohor dans un souffle d’étonnement.

Isio dégagea la natte qui tombait sur ses épaules. Il écarquilla chaque doigt griffu de ses mains rachitiques pour faire d’étranges mouvements. Le crâne volant vint tournoyer autour de lui en ricanant. Le son était strident. Insupportable.

«Alors, mes amis, je vous ai manqué ?» susurra-t-il, la voix déformée par des sons discordants, maléfiques.

Bohor s’assura que Rogah était encore valide. Ce dernier se dégagea du soutien apporté par Aclop et secoua la bouche. Quelque chose avait changé chez Isio… il portait un pendentif d’os, qui battait sur son buste. Ce pendentif lui rappela de douloureux souvenirs.

«Isio ! Tu es retourné dans l’Ossuaire Interdit ! Tu avais promis que tu ne toucherais pas à ce pendentif ! Pourquoi as-tu fait ça ?»

«Gnéhéhé… tu sais bien mon cher Bohor… j’ai horreur qu’on me donne des ordres. Tu m’en as donné bien assez ! Et ce pendentif m’a apporté tout ce dont j’avais besoin… du pouvoir ! Du pouvoir pour me venger de vous trois ! Je vais enfin punir les trois «justiciers» du Voile à Roc !»

Dans un rire tonitruant, Isio envoya son crâne voltiger tout autour des trois amis. D’autres zombies apparurent dans un panache de fumée bleue… ils étaient de nouveau encerclés.

«Prenez de la hauteur, vous deux, je vais occuper ces sales monstres !» grogna Rogah.

L’homme-grenouille, bien que dangereusement affaibli par le maléfice, écarta les zombies en se jetant à corps perdu dans leurs rangs. Bohor et Aclop détalèrent, il fallait qu’ils rejoignent à tout prix un endroit surélevé, pour neutraliser le nécromancien d’une bonne flèche dans l’épaule.
Rogah frappa, tournoya sur lui-même. Il occupait le crâne volant en esquivant chacun de ses sortilèges. Isio se moquait de lui, avide et satisfait de voir l’homme-grenouille danser pour lui.

«Alors ? Quelle sensation ça fait d’enfin perdre la face, idiot ? Quand tu seras mort, je me servirai de ton crâne pour nourrir les oiseaux !»

Un feu s’alluma vivement dans le cœur de Rogah. C’en était trop. Tant pis pour la stratégie.
D’une poussée brutale, le jeune fou encaissa une autre passe magique du crâne volant. Sa peau fût entamée. Rogah sentait le sang couler. Il avait la chair à nu. Tant pis. Trop tard. La massue brisa l’horrible face du crâne magique, Isio eût tout juste le temps de bondir en arrière, pour esquiver le corps de Rogah qui aurait pu l’assommer.
Le pauvre bougre s’écroula sur le sol. Les poches de son pagne se vidèrent sur le coup, laissant se dérouler ficelle et bandages usées aux pieds du nécromancien.

« Pauvre pigeon pitoyable ! C’est avec ça que tu…»

D’un seul coup, Rogah avait empoigné la ficelle qui s’était emberlificotée dans les serres de l’homme-chouette effraie. En tirant dessus violemment, Isio chancela, la protection magique du pendentif s’évanouit juste au bon moment. Déconcentré, le nécromancien.
Bohor donna le signal à son camarade. Aclop tira la flèche salvatrice.

Frappé dans l’omoplate, Isio tomba à genoux en crachant du sang.

Rogah se releva avec beaucoup de difficultés, mais le sourire qui écarquillait sa bouche de grenouille pansait toutes les blessures. Il se tint devant le nécromancien vaincu en bombant le torse avec fierté.

«J’suis peut-être un mauvais pêcheur, mais j’suis pas un pigeon !»

Isio expulsa un crachat de sang, il haussa un sourcil et tritura le pendentif entre ses doigts.

«Ce n’est pas fini… Guerrier…»

Sans que Rogah ait eu le temps d’esquisser un mouvement, le nécromancien s’était évanoui dans les ombres, dans un tourbillon de flammes bleues…
Bohor et Aclop accoururent. Le premier était grandement irrité.

«Pourquoi faut-il toujours que tu en fasses des tonnes ? On le tenait enfin Rogah !»

«Il m’a traité de pigeon ! Fallait bien que je balance une bonne phrase ! En plus c’était tellement stylé !»

«Ta mauvaise foi dépasse les limites de l’entendement. Ça va être une horreur pour retrouver sa trace maintenant.»

«Eh, les gars…» dit Aclop avec timidité.

La Grenouille et l’Aigle se retournèrent. Aclop tenait une ficelle entre ses doigts… elle était pendue dans le vide, à l’endroit même où le nécromancien s’était volatilisé, piégée dans une mince faille magique, dans les airs.

«T’es un génie Aclop.» déclara Bohor avec une admiration non dissimulée.

Pour ajouter sa touche personnelle à leur succès, Rogah s’approcha et donna une bonne bourrade dans les omoplates de l’Ornithorynque.

«Ouais mon gars, t’es un génie. Tu pers jamais le fil !»

Les deux autres se lancèrent un regard éloquent…

Direction artistique : Messire_Lie  Texte : Frogahkiin

DRAMO

DRAMO 2/6 – Le Guerrier – Pêcheur mais pas Pigeon !

Image