52. DRAMO - Dragons

illustration colorisée et optimisée par Clément Lieven, alias Messire_Lie

Un déclic. L’arbalète de poing de Neigi décocha un carreau, petit comme le dard d’un scorpion, mais plus mortel encore. La pointe avait été taillée dans le squelette d’une créature dénommé Roshan, une bête monstrueuse à l’ossature des plus tranchantes.

On ne pouvait trouver meilleure tireuse d’élite que Neigi, à cent lieues à la ronde, dans tout le pays de Cysgod.
Son trait fit mouche, comme à chaque fois, il s’était fiché entre les deux yeux d’un monstrueux dragon d’au moins quinze pieds de haut.

Le reptile s’effondra dans un craquement sinistre. D’un salto arrière gracieux, la femme-renarde s’extirpa du piège, secouant sa longue crinière de cheveux roux. Elle épousseta la cendre qui s’était collée sur son armure légère de plates puis observa les tunnels environnants. La caverne ne sentait en rien l’humidité. Ni même la poussière. Son flair aiguisé lui permit de déceler la présence d’autres dragons dans les parages… ils ne devaient plus traîner ici.

« Rogah ! »

Une intense chaleur vint aux oreilles de la femme-renarde. Elle roula sur le côté. Une fois en sécurité, dans une alcôve de la grotte, elle regardait autour d’elle. Dans l’immense clarté de la colonne de flammes qui venait de surgir, un corps massif en émergea, vomissant des jurons et tapant sur sa cape avec des gestes frénétiques.
Rogah, paré d’une armure lourde d’os et de chitine brune, jeta sa hache et sa masse d’armes dans un coin de la cachette et s’assit près de Neigi, le manteau fumant d’une vapeur âcre… le visage colérique de la Grenouille brûlé sur la tempe gauche.

« Maudites bestioles ! »

« Je t’avais pourtant répété qu’il ne fallait pas les charger de front, Rogah. T’es incorrigible. »

« Ouais… sûrement, je devais penser à autre chose quand tu me l’as expliqué. En attendant.. ouille ! »

Le fier Guerrier pesta violemment. Neigi lui appliquait un onguent de sa fabrication sur le visage, pour soulager la brûlure.

« C’est souverain contre le feu ensorcelé des dragons, idiot, ça te fera du bien. »

« En attendant… j’en ai déjà bousillé trois d’un seul coup, et toi ? »

« C’est pas un concours, tu sais bien. »

« On rigole, Neigi, on rigole, d’accord ? Pas la peine de prendre ça au sérieux. »

La Justicière jeta le linge tâché de suie sur le sol. Elle grommelait pour elle-même. En un cliquetis et quelques gestes soigneux, un nouveau carreau était bien en place dans son arbalète.

« Allez lève-toi, monsieur le rigolo, prends ta hache. On a encore du boulot. »

« Pfah. Un peu que je vais me lever, t’inquiète pas. » souligna Rogah, goguenard.

Rapide comme l’éclair, il s’était extirpé de la cachette, la masse d’armes et la hache prêtes pour le massacre.
Les tunnels étaient loin d’être un lieu adapté pour le combat, les deux héros n’en avaient cure. Rogah fonçait sur leurs proies, les dragons enragés, en tournoyant sur lui-même, infligeant de terribles blessures aux flancs et aux queues des monstrueux reptiles… La hache tranchait, la masse écrasait. Chaque coup donnait au Guerrier un regain de fureur belliqueuse. Il hurlait sa soif de guerre et de combat. Son manège attirait les bêtes vers sa forme alléchante…

Hmmm… un Guerrier gras… enfermé dans son armure… il n’y a plus qu’à sortir l’ouvre-boîtes !

Distraits par cet appétissant adversaire, les dragons ne remarquaient pas la forme silencieuse qui grimpait sur leurs corps… discrète. Dangereuse.
Neigi glissait sur les écailles énormes avec une célérité défiant les ombres, elle ne gaspillait aucun de ses carreaux. Chaque trait faisait mouche. Anéantissant les bêtes avec netteté.

Le Guerrier frappe, fonce et occupe les adversaires. La Justicière se faufile, louvoie et les achève d’un tir d’arbalète.

Ils avançaient rapidement. L’efficacité accompagnait leur exploration des tunnels. Jusqu’à ce qu’ils tombent sur un péril plus grand encore. Un dragon bicéphale.
Les deux têtes reptiliennes observaient les aventuriers, prêts à en découdre.

« Rogah ! Technique Kamikaze ! »

« Entendu, c’est parti pour la TK ! »

Le dragon mutant inspira l’air de la caverne dans ses naseaux quadruples… Rogah attrapa Neigi par la taille, tourbillonna sur place et projeta la femme-renarde dans les airs. Tout devait aller très vite.
Des flammèches s’échappaient des gueules du dragon… Rogah avala une énorme quantité d’air vicié, gonfla les joues et se mit en position. Neigi s’était préparée, adoptant une posture aérodynamique, l’arbalète en joue, elle allait user d’une des nombreuses propriétés de son arme enchantée…

« FUS… RO ! »

Le cri de pouvoir exhalé par le Guerrier propulsa la Justicière dans une spirale de vent. Clac. Son doigt griffu pressa la détente. L’arbalète fût nimbée un bref instant d’une aura verte, le carreau partit comme un trait de lumière, qui se divisa en deux, un pour chaque tête.

Neigi retomba sur le sol de la caverne avec une pirouette maîtrisée. Presque au moment où le dragon bicéphale chuta avec grand fracas.
Le calme revenu, le Guerrier épousseta les cendres collées dans son manteau. La chose faite, il assistait à l’expertise de son amie. Elle examinait les membres gigantesques du monstre en flairant, en trempant parfois ses mains dans les flots de sang noir qui s’écoulaient des plaies.

« Tu penses que c’est un familier du Dracomancien ? » interrogea Rogah, sa voix grave résonnant dans les tunnels.

« Je ne pense pas… ce genre de dragon, comme tout ceux que nous avons occis, n’est pas commun dans la région. Surtout rassemblés dans un seul endroit. L’influence du Dracomancien est évidente mais je ne parviens pas à en déterminer la force. Quelque chose parasite mon flair. »

Les deux ne s’attardèrent pas longtemps dans la tanière du dragon bicéphale. Leur descente dans les entrailles du monde continuait. Les couloirs se rétrécissaient. Ils devaient avancer l’un derrière l’autre. Neigi ouvrait la marche, prête à faire feu.
C’est au bout d’une bonne heure qu’ils touchèrent enfin au but de leur expédition.

Un cristal d’un bleu électrique illuminait la combe où ils avaient débouché. Il était tout petit, à peine plus grand qu’un briquet. La pierre était prodigieuse, elle lévitait à hauteur d’œil, dans les airs, sans aucun lien ni support.

« Voilà ce qui attire les dragons, Rogah. Un morceau du Nexus. Ils raffolent de ce genre de pierre. »

« Qu’est-ce que tu préconises alors… ? » souffla le Guerrier, obnubilé par le pouvoir du cristal. La lumière était si forte qu’elle rebondissait sur leurs armures, les parois et magnifiait chaque détail, d’une belle et sublime teinte bleue.

« Il vaut mieux le détruire. Cela nous évitera de revenir ici. Je ne veux pas exterminer à nouveau une trentaine de dragons, juste pour cette pierre. »

« Si cela ne vous fait rien, j’aurai aussi mon mot à dire… » objecta une mystérieuse voix, dans leur dos.

Rogah et Neigi firent instantanément volte-face. N’importe quel mortel, qu’il fusse bien entraîné ou non, n’aurait pas pu esquiver leur attaque synchronisée. Clac, clac. La Justicière décocha deux carreaux d’appoint sur l’intrus, sans attendre.
Un bras musclé, vigoureux, paré d’un gantelet de plates cramoisies, chassa les projectiles en un geste défiant la célérité. Ce n’était que de vulgaires piqûres d’insecte…
Toujours aussi agile, l’imposant colosse était entièrement ceint d’une armure lourde, d’un rouge éclatant, il para l’attaque désespérée du Guerrier d’un coup de bouclier.

« Modérez vos ardeurs, amis. Je viens m’entremettre avec vous. » poursuivit le ton bas et froid de l’intrus, vibrant au travers de son heaume.

« Révèle ton visage, chevalier, puis nous baisserons nos armes. » répliqua Neigi avec raideur.

Rogah se massa l’avant-bras. Il serra les dents, manquant de cracher sur le sol pour expulser sa frustration. Très peu d’ennemis étaient parvenus à bloquer ses charges. Il continua de serrer ses deux outils mortels entre les doigts, loin d’être prêt à les baisser. Ce chevalier aux trop bonnes manières ne lui disait rien qui vaille…

« Paladin, Madame. J’ai depuis longtemps transcendé la notion de chevalerie. Je sers le… »

« Je me fiche de connaître vos croyances. Dites votre nom sans détour ni futiles politesses. » trancha Neigi, l’arbalète toujours braquée sur le casque du paladin.

Le Guerrier releva un coin des lèvres. La répartie cinglante de sa partenaire était sans failles. Il fut cependant étonné de voir l’intrus se débarrasser de son heaume. C’était un homme-puma, tout aussi grand et costaud que lui. Il avait un regard dur, une expression assurée, claire. Ses yeux fendus lui donnaient une fureur contenue, très fauve, imperturbable.

« Seigneur Ether. Premier Fils de la Maison Lohan. Mes hommages. »

Ether attrapa sa longue cape ouvragée pour effectuer une révérence appuyée, sans quitter ni la Justicière ni le Guerrier du regard.
Un soupçon de méfiance animait toujours les yeux vivaces de la Renarde. Elle rengaina son arbalète enchantée. Sans tenir compte de son compagnon, les mains toujours crispées sur ses armes… les dents serrées…
Rogah percevait un danger, bien logé au fond de ses sens de combattant. La colère montait en lui.

« Qu’es-tu venu faire ici, Paladin ? En quoi ce cristal t’intéresse ? » questionna patiemment Neigi.

« Mon intérêt est d’ordre liturgique. Je suis de l’Ordre Draconique. Mon devoir est de protéger cette pierre au péril de ma vie. Maintenant que je l’ai retrouvée… je dois procéder à certains choix… »

« Tout est clair alors. Fin de la conversation. »

Rogah avait arrêté le paladin au moment opportun. Arrachant le cristal à son lien magique, le Guerrier soupesa la pierre et la lança dans les mains de la Justicière. Il fit tournoyer sa hache entre ses doigts puis se mit en position de combat. Couvrir sa partenaire n’avait jamais été aussi important que maintenant.

« Emmène le cristal le plus loin d’ici, Neigi, cours sans t’arrêter ! » vociféra Rogah, la masse d’arme tendue en direction de la gorge d’Ether.

Elle n’avait pas perdu une seconde. Les ouïes de la Grenouille écoutèrent le son des pas précipités de son amie dans les tunnels avant de s’étouffer dans le silence angoissant… un silence mortel, tissé entre les deux hommes.
Ether conservait un calme olympien.

« Tu es de l’Ordre Draconique, c’est ça, le noble ? Je parierai un millier de piastres que tu es au service du Dracomancien ! Tes intentions sont aussi louables qu’une épidémie de choléra sur les faubourgs de la Vertemarée ! »

Lentement, Ether dégaina une longue épée bâtarde, bardée de runes incandescentes, à la lame aussi noire qu’une nuit d’hiver…

« Tu es sûr de toi, Guerrier. Tu conclus beaucoup de choses. Graves. Lourdes de conséquences. Qui es-tu pour porter de pareils jugements ? » siffla l’homme-puma entre ses crocs.

« Je suis Rogah, le Seigneur de Guerre de Bouquefay, allié de l’Empereur Bohor ! »

« Un servant de l’Empire des Danilels… intéressant… ton nom ne m’évoque rien, mais tu m’intrigues. Viens donc me distraire encore. »

Les deux foncèrent l’un sur l’autre, à corps perdu. Courroucé par cette invective, vexé par l’arrogance de son ennemi, Rogah fracassa le pavois d’Ether d’un coup croisé, hache et masse d’armes. L’écu vola en éclats sous la force de l’impact.
La frappe avait fait reculer le paladin. Il dut reconsidérer la puissance de son adversaire. Jouant de quelques moulinets de lame, il reprit son heaume en mains et observa mieux les parures tribales gravées dans l’armure de Rogah… des blasons de chasseur de dragons… de curieuses glyphes de pouvoir dont il ignorait l’origine.

« Pourquoi… portes-tu ce genre d’accessoires, Chef de Guerre ? Ce n’est pas une parure de militaire Danilois ! »

« Je ne suis pas un militaire, idiot ! Je suis un mercenaire et je n’obéis qu’à ceux qui méritent ma confiance et mon amitié ! »

« Comme c’est touchant. Attaque-moi sans limites. Prouve ta force avec des actes, non avec des mots ! »

C’en était plus qu’assez pour le Seigneur de Guerre. Rogah répondait à la demande de son ennemi. Il enchaîna toutes les passes qu’il connaissait. Frappe d’estoc à la masse, attaque de taille à la hache, coups orbitaux, parades, il encaisse, il endure, il nie la douleur et le sang !
Ether continuait d’assurer cet échange brutal d’une main. Chaque instant, il reconnaissait quelque chose dans la force de ce guerrier inconscient… une chose qu’il avait appris à éliminer.
Rogah parvint à placer une série de coups décisifs. D’un revers de hache, il brisa la garde du paladin, attrapa sa main d’arme et asséna un bon coup de soleret dans le bas-ventre.
Suffoquant, l’homme-puma se dégagea de cette étreinte imprévue. Il planta sa lame un instant dans la roche, dédaignant son ennemi avec un regard assassin.

« Je suis le Vainqueur de l’Atrophié, paladin ! Ne l’oublie jamais ! » hurla Rogah, la sueur faisant luire son visage toujours brûlé.

Vainqueur de l’Atrophié. Tout revint instantanément en mémoire du paladin. L’Atrophié. La corruption noire. Le Mal Absolu logé dans les créatures du Tréfonds. Il se rappela son enseignement fondamental : Toute Engeance du Tréfonds doit être purifiée par le Feu du Dragon. Ceux qui ne servent pas le Feu seront damnés à jamais.

« Cela me serre le cœur, Vainqueur de l’Atrophié. Mais un guerrier valeureux mourra ce soir. » murmura Ether d’une voix triste.

Triste, mais résolu à la tâche qu’il devait accomplir coûte que coûte, le paladin se para de son heaume. Il reprit son arme en main, prêt à anéantir son adversaire à la loyale. Sans faire de cadeau.

Ce fût un massacre. Assoiffés de sang, les deux guerriers entrechoquèrent leurs armes, le fer affrontait le fer. Le fauve affrontait le monstre. Ils n’avaient plus de pitié. Plus de rancune. Juste un ennemi à détruire. À réduire plus bas que terre.
Ether était un maître de la lame longue, il pouvait tenir son ennemi à une bonne distance, tout en le frappant et le blessant cruellement.
Rogah n’était pas en reste, il percutait le paladin à grand renfort de coups martelés, très lourds, difficiles à tenir pour un homme d’armes, même aussi émérite au duel de bretteurs.

Un sifflement. Profitant d’une faiblesse dans le jeu de jambes du Guerrier, Ether parvint à le priver d’une arme. La lame longue trancha net le boulet de la masse d’armes.
Fulminant de rage, Rogah délaissa le manche devenu inutile et décida de libérer toute la force magique qu’il gardait logée au fond de sa gorge. La hache virevolta, le sang coula à flots, tel une spirale de souffrance, elle entailla profondément le casque du paladin. Pour la toute première fois, Ether râla puissamment, terrassé par la douleur. Son heaume tomba en morceaux. Une large balafre défigurait tout son visage.

« FUS RO CROÂ ! »

L’impulsion de voix catapulta le corps du paladin jusqu’à la paroi, il la percuta et retomba sur le sol rocheux, les membres agités de convulsions.
Le duel terminé, Rogah s’approcha, prêt à décapiter son ennemi vaincu d’un unique coup de hache. Il méritait une mort rapide. Sans plus de douleur.

« Tu n’es pas le seul à user des mots de pouvoir… DËY JIR VRE ! »

Bien que cloué au sol, Ether avait sifflé ces paroles sournoises et craché ce cri inattendu d’une traite, la lame noire dirigée vers le Guerrier. Une rafale de vent faucha Rogah. Il s’écroula, muet, pris dans son élan.

Ses paupières étaient soudainement lourdes. Il connut une souffrance inégalée. Le Guerrier avait franchi bien des périls, connu bien des horreurs… mais celle-là, c’était pire que tout.
Dans son délire, ses tourments maladifs, il aperçut la forme décharnée d’Ether, qui se traînait vers la sortie…

Impossible de le poursuivre. La douleur provenait de la jambe… la jambe gauche.

Rogah n’eût pas le choix. Il ne pouvait plus retenir ses larmes. Sa jambe n’était plus qu’un moignon sanguinolent.

Direction artistique : Messire_Lie   texte : Frogahkiin

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DRAMO 4/6 – Le Guerrier – Dragons

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