53. DRAMO - Larmes de Sang (2).png

illustration colorisée et optimisée par Clément Lieven, alias Messire_Lie

Gros. Gras. Énorme. Rogah n’était plus le héros d’autrefois. Un frisson courut dans tous les os épais du Seigneur de Guerre.

Machinalement, le vieil homme-grenouille se passa une main pleine de cals dans sa barbe filandreuse. Il réprima un petit grognement. Son visage, meurtri par les années, toujours marqué par les brûlures des dragons, lui faisait souffrir le martyre. Il cligna de l’œil droit. Seulement le droit. Le gauche était mort depuis longtemps. Tout comme la jambe d’ailleurs. Ce n’était rien. Plus rien d’important pour Rogah.
Jour et nuit, c’était la même rengaine. Le Guerrier restait assis sur son trône de pierre et de fer, au chaud, enveloppé dans son manteau usé. Voilà plusieurs heures qu’il n’avait pas vu un servant passer, une soupière ou un plat quelconque en main. Plusieurs heures… ou bien plusieurs jours.

« Peste… » ronchonna Rogah dans sa barbe.

Pas moyen de se relever. Pas moyen de changer de position. Trop gras. Trop vieux. Son moignon de jambe le lançait dès qu’il esquissait ne serait-ce qu’un soupçon de geste. Il était bien à son aise, cependant, calé dans une jambière de fonte, ornée de dards. Elle lui avait bien servie autrefois, pour tenir une position des heures, sans se fatiguer. Enchaîner les parades sans subir de recul. Il plantait la jambe profondément dans le sol, sa stature et ses dons pour le maniement de la francisque faisaient le reste. Bien longtemps qu’il n’avait plus combattu.

Une larme roula sur la joue boursouflée du Guerrier. Trop longtemps qu’il n’avait pas senti l’ire violente de la guerre. Ce n’était plus lui qui la faisait. Les soldats, les fantassins, les balistaires, ce sont eux qui la faisaient dorénavant, la guerre. Depuis la chute de l’Empire, Rogah n’était plus qu’un général sans armée ni commandement à tenir. Une autre larme coula. Cela lui manquait.

« Vous n’avez besoin de rien, Messire… ? » risqua une petite voix, aux pieds de Rogah.

Le Guerrier inclina à peine le visage. Ce n’était qu’un grouillot. Un vulgaire serviteur qui venait sûrement vérifier que son maître n’était pas mort de vieillesse. Comme ça. Gratuitement. L’âge venant faucher le Guerrier. Il réussirait quelque chose que beaucoup essayèrent, maintes fois, sans succès. Lui prendre la vie. Ce serviteur faisait son travail. Juste son travail. Mais Rogah voulait lui donner un coup de pied au visage. Trop faible. Vieux. Usé. Racorni.

« Disparais, idiot… » grommela-t-il, tâchant de se rendre aussi menaçant que la
pire des bêtes.

Il n’avait plus la force, ni l’énergie pour se battre. Oui. Le panache était encore là. Le serviteur n’avait pas pu blêmir un seul instant, il s’était volatilisé. Prestement. Plus que tout, plus qu’une seule allégeance de vassal à suzerain, Rogah détestait qu’on le surprenne en train de pleurer. Il ne faisait que ça ces derniers temps. Pleurer d’un chagrin silencieux. Tourmenté. Il ne dormait qu’à moitié. Ne rêvait plus. Le sommeil n’était qu’un bref repos avant une nouvelle journée d’ennui. Combien de temps avait-il dormi, la nuit dernière ?Rogah ne s’en rappelait pas. Il ne songeait qu’aux batailles. Les vieilles batailles.

Une silhouette s’approcha doucement, elle marcha sans bruit sur le long tapis gris, déroulé devant le trône… Qui était-ce ? Encore une servante, encore un homme de maison, qu’en savait-il, qui venait s’assurer qu’il n’avait « besoin de rien » ?

Les rhumatismes comprimant ses omoplates, Rogah tâcha de se redresser dans son armure, pour mieux examiner son visiteur. Une pierre roula au fond de son estomac. Elle était revenue.

« Zella ? C’est toi ? »

Zella, Sorcière des Contrées de Morhalt, se tenait devant le trône. C’était une amie de longue date du Guerrier, plus qu’une amie, une sœur adoptive. Combien d’aventures avaient-ils vécu ensemble… ? Une autre larme roula dans les poils de la barbe de Rogah. Il n’en croyait pas ses yeux. Il rêvait éveillé. Sa petite sœur était venue lui rendre visite. Un sourire crispé. Il n’était plus accoutumé à sourire, Rogah. Plus du tout. Sa maigre expression de contentement s’était évanouie… Zella n’était pas dans son état normal.

« Zella… ? »

La femme-écureuil, aussi âgée que le Guerrier, se tenait toute droite, comme à son habitude. Son attitude digne, malicieuse, qui ornait ses traits tendres en revanche, n’était plus. Ses yeux, si clairs, aigus à l’époque, étaient vides. La Sorcière restait bouche bée. Ce n’était vraiment pas naturel.

Elle tendit une main tremblante vers lui. Tremblements. Secousses. Craintes. La peur froide. La terreur. C’est alors que Rogah comprit. L’ombre de son amie n’était pas la sienne… elle était bien plus grande. Hirsute.
Horrible. Des tentacules ondoyaient sur le sol. Des fils sombres semblaient soutenir le sommet du crâne de la pauvre femme-écureuil… une drôle d’essence ténébreuse guidait la main de la Sorcière…

« Pourquoi elle… ? Pourquoi… ? »

L’ombre se fit immense, elle dépassait largement le cadre de la haute porte. Un sourire grimaçant se dessina dans sa masse sombre… les yeux cruels du Mal Absolu regardaient le Guerrier, impuissant, cloué dans son trône, avec avidité.

« Tu es venue… pour me tuer, c’est ça, Zella ? » soupira tristement le Guerrier.

Zella ne répondit rien. Sa bouche béante ne produisait aucun son. Elle se contenta d’avancer lentement, approchant la paume de main du visage de son ami…

« C’est ça hein ? C’est Lui qui te contrôle. Je le sens dans mes os. Il est là. Derrière toi. »

Les yeux sans vie de Zella laissèrent couler quelques larmes. Elle le sentait aussi.

Elle avait parfaitement conscience de ce qu’elle s’apprêtait à faire. Elle n’y pouvait rien. Ce n’était en rien sa faute.

Rogah serra les poings sur les accoudoirs du trône. Il se tenait prêt. Au fond, il ne l’était pas. Il voulait se lever. Combattre. Impossible. Il ne voulait pas. Ne pas risquer. Risquer de blesser, ou pire, de tuer son amie. Le Mal Absolu avait déjà gagné.

« Je ne t’en veux pas mon amie… je ne t’en veux pas. Je suis juste… »

Un serpent d’ombre, dégoulinant de cruauté, s’extirpa de la paume de Zella. Il fit claquer sa mâchoire cauchemardesque à quelques centimètres de Rogah…

« J’ai peur, Zella. »

Lentement, le serpent pénétra dans le crâne de Rogah. Il se faufila dedans, en un bruit de succion désagréable. Une douleur cuisante, plus brûlante que la morsure de mille araignées venimeuses se répandait dans la tête du Guerrier. Il ne hurla pas. Il resta coi. Muet. Souffrance. Morsure. Peur. Terreur. Froid.
Le gros corps, gras, énorme du Guerrier roula. Il glissa du trône, empêtré dans sa propre cape. Sans vie.

Des larmes avaient perlé sur son buste. Des larmes de sang.

Direction artistique : Messire_Lie   texte : Frogahkiin

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DRAMO

DRAMO 5/6 – Le Guerrier – Larmes de Sang

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